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HEURE H AVEC JEAN-CHRISTOPHE RUFIN - À L’HEURE DES ATTENTATS, QUELLE PLACE POUR L’AIDE HUMANITAIRE ?

  • 9 janv. 2017
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  • Catégorie : Rencontres & événements
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  • Auteur : Revue HEC
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HEURE H AVEC JEAN-CHRISTOPHE RUFIN - À L’HEURE DES ATTENTATS, QUELLE PLACE POUR L’AIDE HUMANITAIRE ?

RENCONTRE / HEURE H

 

Médecin de formation, Jean-Christophe Rufin a travaillé pour MSF, La Croix-Rouge française et Première Urgence avant de devenir président d’Action contre la faim en 2002. Il quitte ses fonctions quatre ans plus tard pour se consacrer à l’écriture. Écrivain prolifique, membre de l’Académie française depuis 2008, il a reçu le prix Goncourt pour le roman historique Rouge Brésil (Gallimard).

Il a occupé diverses fonctions politiques, notamment au cabinet du ministre de la Défense François Léotard (1993), puis plus tard comme ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie (2007).

 

Pilier de l’aide internationale, le Vieux Continent est confronté à la nouvelle donne du terrorisme et des migrations qui attisent les peurs. Y a-t-il encore une place pour la solidarité lorsque la violence s’invite au cœur de l’Europe et que la sécurité devient le principal souci des citoyens, s’interroge Jean-Christophe Rufin, invité de l’Heure H.

Pour mieux comprendre les défis actuels de la solidarité internationale, l’ancien président d’Action contre la Faim est d’abord revenu à ses origines. “L’humanitaire plonge ses racines dans les congrégations. Pendant des siècles, les religieux ont assuré la solidarité en cas de famines et d’épidémies”, explique-t-il. Jusqu’au siècle des Lumières, l’humanitaire est ainsi intrinsèquement lié à la religion. Mais le terrible tremblement de terre qui détruit la ville de Lisbonne en 1755 déclenche une “onde de choc dans les consciences”. Pour Voltaire, c’est la preuve flagrante qu’il faut rejeter toute idée de Providence. Le philosophe exhorte ses contemporains à prendre leur destin en main, même dans les situations les plus extrêmes. Théorisée en Europe, cette démarche volontaire et humaniste s’exprime avec le plus de force de l’autre côté de l’Atlantique. “Lorsque Tocqueville se rend aux États-Unis au début du XIXe siècle, il est frappé de voir les nombreuses collectes organisées par les colons pour les malheureux. La philanthropie cimente la société du Nouveau Monde”, raconte Jean- Christophe Rufin.

DE LA CROIX-ROUGE À L’ONU

La Croix-Rouge, inventée en Suisse, va d’ailleurs très bien s’exporter aux USA. La célèbre ONG connaît son apogée à la Première Guerre mondiale, mais rate le coche de la Seconde et en sort discréditée. En 1945, les pacifistes (ceux qui veulent interdire la guerre) prennent le dessus sur les humanitaires (ceux qui veulent l’humaniser). Les États vainqueurs signent la charte de San Francisco, qui crée les Nations Unies. Ce “système de sécurité collective” se donne pour mission de régler les problèmes par la négociation plutôt que par la force. Finie, la guerre ? Malheureusement, l’antagonisme est-ouest va rapidement mettre fin à cette entente. Une myriade de conflits “de basse intensité” ponctuent la période de la guerre froide. L’ONU est paralysée par le veto soviétique.

“DEVOIR D’INGÉRENCE”

À la fin des années 1960, une guerre civile déchire le Nigeria. La partie orientale du pays fait sécession et s’autoproclame République du Biafra. Les troupes gouvernementales assiègent la région, qui tombe dans la famine. Bilan : plus d’un million de morts. L’ONU et les associations humanitaires, sur le qui-vive, ne peuvent intervenir dans un État souverain car le droit international l’interdit. Ce conflit largement médiatisé marque les esprits et opère un “retournement dans les consciences”, relate Jean- Christophe Rufin. Les ONG prônent la suprématie de la justice sur le droit et prennent à partie l’opinion en proclamant un “devoir d’ingérence” afin de venir en aide aux réfugiés. Les nouvelles organisations comme Médecins Sans Frontières (1971) vont ainsi entretenir des liens étroits avec les médias, afin d’entretenir l’émotion du grand public. 
Le succès de ces organisations est considérable. L’humanitaire européen intervient au Mozambique et en Angola pendant la décolonisation portugaise, en Afghanistan suite à l’invasion soviétique, au Cambodge après l’entrée des Khmers rouges, etc.”, énumère Jean-Christophe Rufin.

LE CHOC DU TERRORISME

Cet apogée de l’humanitaire européen a été stoppé par le choc du djihadisme. Depuis la fin des guerres coloniales, les organisations humanitaires intervenaient dans des conflits qui ne concernaient pas directement le Vieux Continent. Mais ces dernières années, les Européens ont découvert avec horreur que des compatriotes radicalisés sur place ou en Syrie mitraillent et écrasent des innocents. La menace était lointaine ; elle est désormais au coin de la rue. Les images de camps de réfugiés en Afghanistan et au Mozambique ont laissé place à celles des migrants regroupés au pied du métro Stalingrad. “Nous vivions dans une bulle de paix, nous étions coupés du monde. Le terrorisme de l’État islamique traumatise l’opinion publique, ce qui remet en cause notre approche bienveillante de la coopération”, décrypte l’auteur du roman Check-point.

Alors, comment réinventer l’humanitaire à l’heure de Daesh et de l’état d’urgence ? Pour Rufin, les ONG doivent d’abord revoir les modalités de leurs interventions. “Vous ne pouvez pas expatrier des Européens au Sahara ou en Irak, car c’est trop dangereux. Vous n’allez pas envoyer des jeunes de 25 ans se faire trouer la peau”, lâche-t-il. Les opérateurs doivent donc passer par des associations locales disposant d’équipes sur le terrain. Les compétences nécessaires s’y trouvent déjà. Rufin témoigne ainsi avoir trouvé au Kosovo quantité de médecins et d’infirmiers prêts à offrir leurs services. Les ONG doivent également revoir leur message auprès de donateurs davantage concernés par la question de la sécurité que par celle de la solidarité. “Les deux sont liées ! C’est en traitant à la racine les problèmes de développement qu’on limitera les phénomènes de migration et de radicalisation”, juge l’ancien ambassadeur de France. Rufin prône ainsi un rééquilibrage entre l’humanitaire d’urgence, qui a pris un poids considérable ces dernières années (“car c’est rapide et gratifiant”), et le développement économique.

Le médecin de formation veut enfin mettre un terme à l’immixtion des États dans la sphère humanitaire, “une confusion des genres extrêmement grave” illustrée par l’opération militaire menée en Libye en 2011, qui visait à éviter la répression sanglante des insurgés par le régime de Mouammar Kadhafi. Un triple échec, pour l’invité de l’Heure H. “Nous avons renversé un personnage sans rien mettre à la place. Résultat, des mafieux terroristes ont pris le contrôle des côtes libyennes ; le voisin tunisien est déstabilisé ; et nous payons cette opération dans le Sahel. La crise malienne est un sous-produit direct de la guerre en Libye.” À l’instar d’Henri Dunant (voir encadré), Rufin prône un humanitaire neutre, tenant les États à l’écart. “L’Europe ne peut régler tous les problèmes du monde. Mais j’espère qu’il restera une place pour une forme de solidarité, à notre mesure”, conclut le spécialiste.


 

HENRI DUNANT, LE VISIONNAIRE

Il y a 150 ans, le fondateur de la Croix Rouge a inventé les principes d’une aide humanitaire en situation de conflit.

En 1864, douze États européens signent la première convention de Genève qui protège les personnes venant en aide aux blessés sur les champs de bataille. On doit cette avancée majeure à un certain Henri Dunant. Lors d’un voyage d’affaires en 1859, le Suisse découvre avec horreur les dégâts de la bataille de Solferino qui vient d’opposer l’armée autrichienne à celle de Napoléon III. Il écrit les Souvenirs de Solferino, ouvrage dans lequel il imagine les conditions d’une action humanitaire juste et efficace en temps de guerre.

Pour Dunant, ceux qui viennent au secours des soldats blessés doivent être neutres – n’appartenir à aucun des deux camps. Le Suisse défend en outre l’idée d’un droit dans la guerre (jus in bello), qui se concrétisera par la convention de Genève. Troisième intuition, la nécessité de constituer des organisations permanentes pour pouvoir faire face à tout moment à un conflit.

C’est dans cet esprit qu’il fonde en 1863 la Croix-Rouge. L’ONG développe rapidement des ramifications dans les autres pays. Dunant obtiendra le prix Nobel de la paix en 1901.







 

 

Auteur :
Revue HEC

Staff

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