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HEURE H AVEC ALAIN FINKIELKRAUT - L’IDENTITÉ EN PÉRIL ?

  • 6 févr. 2017
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  • Catégorie : Rencontres & événements
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  • Auteur : Revue HEC
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HEURE H AVEC ALAIN FINKIELKRAUT - L’IDENTITÉ EN PÉRIL ?

RENCONTRES / HEURE H

Dans un contexte où il voit monter l’islamisme radical et la francophobie, le philosophe et académicien Alain Finkielkraut revient sur le parcours intellectuel et personnel qui l’a conduit à repenser le thème de l’identité nationale. Il a fait part au public de l’Heure H de ses craintes concernant l’avenir de notre civilisation.

“Je suis Charlie”, “Je suis flic”, “Je suis juif”… Ces slogans créés et relayés sur les réseaux sociaux dans les heures qui ont suivi les attentats de janvier 2015 nous renvoient à un souvenir douloureusement vivace. Ils évoquent aussi, avec le recul, une situation tout à fait incongrue. Affirmer à la fois “Je suis Charlie” et “Je suis flic” relevait du plus grand paradoxe vu que Charlie Hebdo, pur produit de mai 1968, tapait sur la police et sur toutes les formes de répression. À situation exceptionnelle, alliance improbable.

“JE SUIS EN TERRASSE”

En novembre 2015, ce ne sont plus les Juifs, les policiers ou les journalistes qui ont été attaqués, mais la civilisation occidentale. Le slogan “Je suis en terrasse” renvoyait cette fois à la mixité, au mélange des conditions et des sexes qui fondent les moeurs françaises. Le peuple s’est mis à agiter les drapeaux et à chanter la Marseillaise. “Brusquement, l’identité est redevenue chère à un certain nombre de Français qui pensaient être passés définitivement à autre chose, décrit Alain Finkielkraut. Sous le choc de l’altérité, les individus cosmopolites que nous étions spontanément ont fait la découverte de leur être.”

Depuis plus de 15 ans, l’essayiste, fils de réfugiés juifs polonais, défend notre identité nationale et notre héritage culturel et sociétal. Pourtant, il fut un temps où ces questions ne l’intéressaient pas. En mai 68, il fait partie de ces idéalistes qui rêvent d’une révolution et participe à “ce moment d’illusion lyrique et moutonnier” avec les autres “mutins de Panurge”, comme les surnommera le romancier Philippe Muray. Le fantasme de la rupture qu’il partage avec les gauchistes a alors une ambition universelle. “La grandeur du général de Gaulle n’inspirait plus que sarcasmes à une génération qui voulait se défaire de toutes les rigidités”, explique l’invité de l’Heure H. Et de citer Daniel Cohn- Bendit, qui lançait à un des étudiants allemands, en 1968 : “Le drapeau tricolore est fait pour être déchiré, afin d’en faire un drapeau rouge.” Les questions de l’identité et du nationalisme étaient occultées, voire raillées.

Dans les années 1970, le désir de révolution s’estompe. Les gauchistes s’opposaient au capitalisme et au “système” ? Les “nouveaux philosophes”, comme André Glucksmann, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, s’attaquent, eux, aux totalitarismes. “La révolution était abandonnée au profit de la défense de la démocratie. Mais là encore, pas de France, pas d’identité. Nous restions dans le registre des concepts politiques”, raconte l’académicien.

L’AFFAIRE DU VOILE

Le tournant identitaire d’Alain Finkielkraut a lieu à la fin de la décennie suivante. En 1989, Fatima, Leïla et Samira, trois élèves du collège Gabriel-Havez de Creil dans l’Oise, sont exclues par le directeur parce qu’elles refusent d’enlever le voile dans la classe, ce qui contrevient au règlement intérieur de l’établissement. Les associations antiracistes se mobilisent contre cette décision. Malek Boutih, alors vice-président de SOS Racisme, juge “scandaleux que l’on puisse, au nom de la laïcité, intervenir ainsi dans la vie privée des gens et malmener les convictions personnelles”. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kintzler ne l’entendent pas de cette oreille. Les cinq intellectuels publient une riposte sous forme de tribune dans le Nouvel Observateur : “Profs, ne capitulons pas !” “Il faut que les élèves aient le plaisir d’oublier leur communauté d’origine et de penser à autre chose que ce qu’ils sont pour pouvoir penser par eux-mêmes. Si l’on veut que les professeurs puissent les y aider, et l’école rester ce qu’elle est – un lieu d’émancipation – les appartenances ne doivent pas faire la loi à l’école”, écrivent-ils. Il s’ensuivra des années de débats et de controverses, jusqu’à ce que les députés votent en 2004 la loi prohibant les signes religieux ostensibles, puis en 2010 celle qui interdit la dissimulation du visage dans l’espace public.

TERRITOIRES PERDUS

Un ouvrage paru en 2002 va consolider l’engagement d’Alain Finkielkraut pour la cause nationale. Les Territoires perdus de la République, recueil de textes réunis par un professeur, illustre crûment la misogynie, l’antisémitisme et la francophobie qui sont à l’œuvre dans les quartiers difficiles. Des professeurs de région parisienne racontent ainsi leurs difficultés à enseigner la Shoah dans des classes à forte composante maghrébine. Le livre décrit aussi l’enfer vécu par deux élèves encerclées par une douzaine d’autres qui les traitent de “youpines” et de “chiennes de Juives”. Ce genre d’histoire est malheureusement devenu presque banal aujourd’hui nous dit le philosophe.

PATRIOTISME DE COMPASSION

Loin de se résigner à cette violence quotidienne, Alain Finkielkraut sonne l’alarme. “Un climat épouvantable s’installe dans notre société et les médias n’en parlent pas. Le contraste entre les déclarations martiales contre l’islamisme radical et l’acceptation tacite d’une violence de plus en plus massive m’inquiète terriblement. Il y a une francophobie qui monte en puissance, dont le djihad est la forme paroxystique mais pas la seule modalité.” L’animateur de “Répliques” sur France Culture fustige la gauche qui “refuse de regarder la réalité en face, traite l’islam en victime de l’Occident prédateur, noie la question culturelle dans la question sociale et fait perpétuellement le procès d’une France coupable de ce qui lui arrive”. Il n’épargne pas pour autant “une droite clientéliste qui passe des accords avec les salafistes et les Frères musulmans, et accorde des salles de réunion et des lieux de culte pour pacifier la ville ou la banlieue”

Menacée de “dislocation”, voire de “guerre civile”, la France inspire à l’intellectuel un “patriotisme de compassion”, expression qu’il emprunte à Simone Weil dans son livre publié post-mortem, L’Enracinement (1949). “On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue au loin dans le temps, dans le temps et dans l’espace, écrit la philosophe existentialiste. Ou bien on peut l’aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut être détruite, et dont le prix est d’autant plus sensible.” Des propos qui n’ont rien perdu de leur acuité.


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A propos de la bibliographie de Alain Finkielkraut : 

Alain Finkielkraut a écrit de très nombreux essais, dont La Sagesse de l’amour (1988), La Défaite de la pensée (1989) ou plus récemment L’Identité malheureuse (2015). Il a enseigné la philosophie et l’histoire des idées à l’École polytechnique. Officier de la Légion d’honneur en 2009, il a été élu à l’Académie française en 2014. Il collabore à de nombreuses revues et anime chaque samedi l’émission “Répliques” sur France Culture. Sa philosophie s’inspire des auteurs Hannah Arendt, Charles Péguy, Emmanuel Lévinas, Milan Kundera et Hans Jonas.

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LE VOILE ISLAMIQUE, “UNE ENTORSE À LA TRADITION GALANTE FRANÇAISE”

“L’interdiction [du voile] devient compréhensible si on la rapporte à cet arrière-plan de la tradition galante qui présuppose une visibilité du féminin, et plus précisément une visibilité heureuse, une joie d’être visible, celle-là même que certaines jeunes filles musulmanes ne veulent plus arborer. Le port du voile est un affichage de chasteté qui signifie l’interruption du jeu galant et même son impossibilité définitive. Une femme voilée affirme tacitement que tout homme est un danger dont il faut se garder. Le voile interrompt la circulation de la coquetterie et de l’hommage, en rappelant qu’il existe un autre règlement possible à la coexistence des sexes : la stricte séparation. […] Il rappelle cette autre alliance que la galanterie s’était vouée à défaire, celle des femmes et des dévots.”

- Extrait de Galanterie française de Claude Habib, lu par Alain Finkielkraut lors de la conférence.

Auteur :
Revue HEC

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