UN TOUR DU MONDE DE L’INNOVATION

De Hommes & Commerce n°354, 10 Septembre 2013
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Pendant un an, Francis Pisani a visité une trentaine de pays pour explorer les dynamiques de l’innovation aux quatre coins du monde. Il a partagé ses surprises et enseignements lors d’une conférence dans le cadre du cycle “l’heure H” en mai 2013. Son constat est clair : on innove partout.

San Francisco, Recife, Le Caire, Johannesburg, Istanbul, Bombay, Shanghai… Malgré ses 70 ans, Francis Pisani n’a négligé aucune partie du globe pour de son “tour du monde de l’innovation”. Après avoir passé quinze années dans la région de San Francisco, le journaliste trouvait que la Silicon Valley perdait de sa magie, que les entrepreneurs n’avaient plus la même ambition de changer le monde. Il a donc enquêté sur ce qui se passe ailleurs.

Sa première conclusion : l’innovation est universelle. Elle ne dépend ni du degré de développement, ni de l’état des technologies, elle apparaît tout simplement dès que surgit un problème à résoudre. “La nécessité est mère de l’innovation” résume Francis Pisani. Dans toutes les villes qu’il a visitées, il a ainsi pu mesurer l’ingéniosité des entrepreneurs locaux. A Accra, la capitale du Ghana, il a fait la connaissance d’Herman Chinery-Hesse, surnommé le “Bill Gates de l’Afrique ». Ce dernier a créé Shopafrica53, un site web grâce auquel les PME locales commercialisent leurs produits dans le monde entier. Toutes les transactions se font par SMS, une alternative aux cartes de crédit étant donné le faible taux de bancarisation en Afrique. “Ce portail constitue un véritable outil d’aide au développement” décrypte Francis Pisani. Dans la même veine, au Kenya, Linda Kwamboka, une jeune femme de 25 ans, a co-créé l’application M-Farm que les fermiers kenyans utilisent pour connaître les prix de leurs produits sur les marchés environnants, mais aussi pour mutualiser certaines fonctions comme le transport ou l’achat d’engrais. Lors de son périple, Francis Pisani a constaté que l’entrepreneuriat social constituait également un puissant moteur d’innovation. Notamment en Chine, où il a rencontré le blogueur Isaac Mao qui a créé une plateforme pour aider les activistes sociaux à étendre leur action.

Quels ingrédients déterminent si une zone est propice ou non à l’innovation ? Pisani en voit deux principaux : les espaces et les hommes. L’expert préconise la mise en place de lieux d’innovation ouverts pour stimuler l’échange et la créativité. Aux grands clusters comme celui de Skolkovo, près de Moscou (d’une taille de 380 hectares), il préfère des structures plus modestes, incubateurs et espaces de co-working qui permettent au “génie collectif” de se développer. Au Kenya, les fondateurs du logiciel de crowdsourcing Ushahidi ont créé le iHub, “un espace ouvert pour geeks, hackers et investisseurs qui fait figure de modèle en Afrique”, témoigne Francis Pisani, visiblement impressionné. Dans la Silicon Valley, les accélérateurs comme Y Combinator ou Tech Stars fournissent aux jeunes pousses un environnement collaboratif où se côtoient ingénieurs, designers, financiers et marketers. Les zones d’innovation s’efforcent d’attirer des talents du monde entier, prenant exemple sur le succès de la Silicon Valley. Quelques exemples emblématiques : Jerry Yang, le co-fondateur de Yahoo, est né à Taiwan et “à dix ans il ne savait pas parler anglais” ; Serguei Brin, un des deux créateurs de Google, est né en Russie sous Brejnev ; quant au brésilien Michel Krieger, débarqué en Californie en 2004, il a revendu son startup Instagram à Facebook pour un milliard de dollars l’an dernier. Le durcissement de la politique d’immigration américaine depuis le 11 septembre 2001 a toutefois découragé certains entrepreneurs, et entamé en partie la force d’attraction de la Silicon Valley. Entre 2005 et 2012, la proportion de startups créées par des immigrants est ainsi passée de 52% à 44%. “Barack Obama envisage d’assouplir les règles d’immigration, et un grand nombre d’entreprises technologiques militent en ce sens. Il est important de ré-ouvrir la Silicon Valley pour ne pas remettre en cause un de ses points forts, la diversité de ses hommes” insiste Francis Pisani. En attendant, certains pays essaient de profiter de la situation, à l’instar du Chili. Créé en 2010 par le gouvernement et doté de 10 millions de dollars, le programme Start-Up Chile sélectionne des startups et leur donne 40.000 dollars ainsi qu’un visa d’un an pour venir travailler à Santiago. Résultat, plus de 300 jeunes entreprises se rendent chaque année dans la “Chilecon Valley”. “Le point-clé est de réussir à faire venir ce que j’appelle les “diasporas créatives” (étudiants et expatriés). Un écosystème est fertile s’il combine des lieux ouverts et des gens divers” conclut Francis Pisani.

Si lors de son tour du monde, le journaliste a surtout côtoyé des startups et des PME, il en a tiré quelques leçons pour les grands groupes qui cherchent à innover. “Les entreprises qui se contentent de suivre les tendances dans leur domaine de compétences et sur leurs marchés se verront dépassées, car les innovations surgissent à la périphérie” prévient-il. “Je recommande une veille à 720° : 360° métiers et 360° géographie”. Il faut également “innover dans l’innovation” : remettre en cause les façons de faire dans l’entreprise pour libérer la créativité des salariés. Avec des initiatives comme le corporate venture, les multinationales se mettent à collaborer avec les jeunes pousses et à s’enrichir de leur créativité. “Il y a toujours plus d’intelligence dehors qu’à l’intérieur de l’organisation” rappelle Francis Pisani. Et de citer le cas surprenant de cet hôpital londonien qui a fait venir l’équipe du pit-stop de Ferrari pour recueillir ses recommandations – celles-ci ont permis de réduire les erreurs techniques de 42% dans la salle d’opération. Last but not least, une culture d’entreprise propice à l’innovation autorise l’échec… et, pourquoi pas, le récompense. C’est ce que fait l’agence de communication Grey aux Etats-Unis avec ses “Heroic Failure Awards ». “Chapeau bas à la première entreprise française qui lancera de tels trophées !” conclut Francis Pisani. Chiche ?

Journaliste indépendant, Francis Pisani est spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication. Après avoir passé quinze ans dans la région de San Francisco, il a réalisé un tour du monde de l’innovation en 2011-2012. A cette occasion, il a visité 45 villes dans 32 pays.
Francis Pisani donne des cours à l’Institut des Etudes Politiques de Paris. Il a enseigné aux universités de Stanford et de Berkeley. Il a publié “Comment le web change le monde : l’alchimie des multitudes” (2008) et “Des internautes aux webacteurs” (2011), deux livres co-écrits avec Dominique Piotet.

LES CRÉNEAUX DE DEMAIN
Dans quels domaines l’innovation va-t-elle fleurir dans les années à venir ? Francis Pisani a repéré trois axes majeurs lors de son tour du monde. L’impression 3D, d’abord, devrait connaître un essor fulgurant. L’américain Jonathan Buford a d’ores et déjà annoncé le lancement prochain d’une imprimante 3D à 300 dollars, la Makibox. A beaucoup plus grande échelle, l’ESA (l’agence spatiale européenne) a pour projet de construire une station sur la Lune avec cette technique. Autre domaine, celui des réseaux sociaux, où de nouveaux acteurs émergent en Asie avec les sites WeChat (Chine), Kakao Talk (Corée) et Line (Japon), qui ensemble totalisent près de 400 millions d’utilisateurs. Enfin, l’éducation en ligne est considérée par plusieurs experts comme LA prochaine révolution. Basé à Bangalore, le site TutorVista.com met en relation des professeurs indiens avec des élèves américains, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, moyennant un forfait modeste de 100 dollars par mois. Une aubaine alors que le coût des études supérieures atteint des sommets outre Atlantique. Signe qui ne trompe pas, Pearson, la première entreprise mondiale dans l’éducation, a racheté la société indienne.

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